Paroles de Bill EVANS

Ces paroles de Bill Evans sont Ă©tonnantes. Magnifique pianiste de jazz, unanimement reconnu comme l’inspirateur de plusieurs gĂ©nĂ©rations qui l’ont suivi. On aurait pu penser que, sur la base d’un fabuleux potentiel innĂ©, il avait fait fleurir aisĂ©ment sa personnalitĂ© crĂ©atrice ! Mais ce ne semble pas ĂŞtre le cas…. Il s’en explique ainsi :

« J’ai toujours admirĂ© les personnes qui ont mĂ»ri avec persĂ©vĂ©rance et dĂ©termination, notamment grâce Ă  l’introspection et Ă  un dĂ©vouement sans faille. Je trouve que leur travail aboutit gĂ©nĂ©ralement Ă  quelque chose de plus profond et de plus beau que celui de quelqu’un qui semble possĂ©der ce don et cette fluiditĂ© dès le dĂ©part.

Je dis cela car c’est un message important Ă  transmettre aux jeunes talents qui se sentent comme je me sentais Ă  leurs dĂ©buts. On entend des musiciens jouer avec une grande fluiditĂ© et une maĂ®trise parfaite dès leurs dĂ©buts, et on ne possède pas ce talent.

Je ne l’avais pas non plus. J’ai dĂ» apprendre par moi-mĂŞme et, finalement, il s’est avĂ©rĂ© que ces personnes n’ont pas rĂ©ussi Ă  aller très loin. Je me suis senti plus attirĂ© par les artistes qui ont Ă©voluĂ© au fil des annĂ©es et sont devenus des musiciens plus accomplis et plus profonds. Je crois au pouvoir du travail acharnĂ©. »

« Je pense que possĂ©der son propre son est, en un sens, la forme d’identitĂ© la plus fondamentale en musique. Mais y parvenir est une chose très dĂ©licate. Cela doit venir de l’intĂ©rieur, et c’est un processus de longue haleine. C’est le fruit d’une personnalitĂ© entière.

J’ai parfois l’impression que les artistes que j’apprĂ©cie le plus sont ceux qui ont percĂ© plus tard, ceux qui ont dĂ» travailler beaucoup plus dur pour acquĂ©rir de l’aisance, de la fluiditĂ©. Alors qu’on voit beaucoup de jeunes talents qui ont une grande fluiditĂ©, une grande aisance, mais qui n’arrivent jamais vraiment Ă  concrĂ©tiser ce potentiel. Parce que, d’une certaine manière, ils ne sont pas suffisamment conscients de ce qu’ils font. »

Source : https://www.facebook.com/BillEvansLegacyOrganization

Miles Davis et le mot « Jazz »

IntĂ©ressant de voir comment Miles Davis rĂ©futait l’utilisation du mot « Jazz », inventĂ© par les blancs pour dĂ©signer la musique noire, et prĂ©fĂ©rait se dĂ©finir simplement comme un ĂŞtre humain faisant de la musique, ramenant ainsi ce geste artistique Ă  sa valeur fondamentale.

Goodbye John – Serge Lazarevitch – Peter Hertman

Bravo et merci Ă  Serge Lazarevitch et Peter Hertman ! Une pure musicalitĂ© qui touche au sublime, d’autant que la technique n’est pas dĂ©monstrative, elle est au contraire au service d’une exĂ©cution sobre et pleine d’humilitĂ©. Un effacement subtil qui donne au morceau toute sa valeur, celle d’ĂŞtre un hommage rendu Ă  un grand musicien dont la musique Ă©tait lumineuse et spirituelle et qui nous quittĂ© il y a peu, John Abercrombie…

AvishaĂŻ Cohen – Remembering

Nous sommes au dĂ©but des annĂ©es 2000. AvishaĂŻ Cohen, après s’ĂŞtre fait remarquer et embaucher par Chick CorĂ©a, forme son trio et commence Ă  crĂ©er cet univers bien Ă  lui dans lequel se mĂŞlent harmonieusement (et avec quel tel talent mĂ©lodique…) le jazz et sa culture israĂ©lienne. En tĂ©moigne cette perle, « Remembering », grâce Ă  laquelle je le dĂ©couvre Ă  l’Ă©poque et dont nous avons la chance (en plus de sa prĂ©sence sur l’album « At Home ») d’avoir une vidĂ©o « live au Blue Note » de New York.

Cette mĂ©lodie, de par sa grâce absolue, transcende totalement l’idĂ©e mĂŞme de genre musical (jazz, musique de film, comptine pour enfant….) et l’on est simplement sous le charme d’une très belle inspiration, tant pour la composition elle-mĂŞme que pour l’ improvisation, toute en retenue et dĂ©licatesse, qu’il nous offre ce jour lĂ .

Un xylophone gĂ©ant dans une forĂŞt japonaise

Il s’agit d’une publicitĂ©, raison pour laquelle j’ai hĂ©sitĂ© Ă  la partager, mais bon, une fois n’est pas coutume… VoilĂ  une idĂ©e bien japonaise, tant par l’inspiration mystique (mais tout Ă  fait naturelle au pays du soleil-levant) de son crĂ©ateur que par les moyens titanesques qui semblent avoir Ă©tĂ© mis en Ĺ“uvre pour sa rĂ©alisation. On reconnaitra la cĂ©lèbre cantate de Bach, exĂ©cutĂ©e ici par une simple boule de bois dĂ©valant un xylophone gĂ©ant construit dans la pente ombragĂ©e d’une forĂŞt de conifères. La poĂ©sie des sons qui en rĂ©sulte, mĂŞlĂ©e au souffle continu d’un torrent et Ă  la prĂ©sence des oiseaux de la forĂŞt est d’une infinie dĂ©licatesse…

On pourrait presque, fermant par exemple les yeux quelques instants, oublier la main de l’homme taillant et assemblant chaque pièce de bois et rĂŞver d’une successions de mouvements produits par les « hasards » de la nature seule, aidĂ© en cela par les imperfections rythmiques dues aux inĂ©galitĂ©s du parcours de la boule. Et s’imaginer soi-mĂŞme, composant de la musique, comme faisant simplement partie de la grande nature, en Ă©tat de rĂ©ceptivitĂ© et de communication avec celle-ci. N’utilise t’on pas le mĂŞme mot pour dire d’un ĂŞtre qui a trouvĂ© ce qu’il aime vraiment accomplir qu’il agit selon sa « Nature profonde » ?

La forĂŞt, source d’inspiration de Beethoven

Suite au post prĂ©cĂ©dent sur le xylophone gĂ©ant dans une forĂŞt japonaise, je m’autorise ici Ă  citer un court extrait du très bel article, consacrĂ© Ă  la forĂŞt en tant que source d’inspiration pour les compositeurs, trouvĂ© (ici l’article complet) sur le site de la RTBF (radio et tĂ©lĂ©vision belge).

Nous y apprenons comment est venue Ă  Beethoven l’inspiration du fougueux final de sa sonate n°23 en F mineur Op. 57 (la fameuse « Appassionata »). Exemple en est donnĂ© par l’interprĂ©tation de Daniel Barenboim, lors d’un concert donnĂ© Ă  Berlin en 2006. Une prĂ©cision et une subtilitĂ© incroyable, tout chante en permanence malgrĂ© le dĂ©ferlement d’énergie qu’exige cette partition, avec pour rĂ©sultat une musicalitĂ© extraordinaire qui m’a emportĂ© ! Je cite donc :

Un jour du mois de septembre 1815, Beethoven Ă©crit : “Dieu tout-puissant, dans la forĂŞt ! Je suis bienheureux, plein de bonheur dans la forĂŞt : chaque arbre parle Ă  travers toi, o Dieu ! Quelle splendeur ! » Il aime passer l’étĂ© dans les villages des environs de Vienne. A la fin du mois de juillet 1804, il est Ă  Böbling. Son fidèle ami Ries l’y rejoint rĂ©gulièrement. Souvent, ils se promènent au lieu de travailler. Ries raconte :

« Pendant une promenade, dans laquelle nous nous sommes si bien perdus que nous ne sommes revenus qu’à huit heures Ă  Döbling, Beethoven avait, durant tout le chemin, fredonnĂ© et quelquefois presque hurlĂ© Ă  part lui, montant et descendant constamment, sans chanter de notes prĂ©cises. Quand je lui ai demandĂ© ce que cela voulait dire, il m’a rĂ©pondu :  » Il m’est tombĂ© dans l’esprit un thème pour le dernier allegro de la sonate.  » Dès que nous sommes rentrĂ©s dans l’appartement, il s’est mis au piano sans mĂŞme enlever son chapeau. Je me suis assis dans un coin et il m’a bientĂ´t oubliĂ©. Alors il s’est dĂ©chaĂ®nĂ© pendant au moins une heure sur le nouveau et superbe finale qui termine maintenant cette sonate. Enfin il s’est levĂ©. Il Ă©tait surpris de me voir encore, et m’a dit :  » Je ne peux pas vous donner de leçon aujourd’hui : il faut que je travaille encore. »

A son ami Schindler qui lui demande un jour le sens de cette Sonate, Beethoven rĂ©pond : « Lisez la TempĂŞte de Shakespeare ».

Mélanie de Biasio

Lorsque je l’ai entendue pour la première fois elle ne chantait pas, elle parlait. Une longue conversation Ă  la radio avec Laure Adler pendant laquelle les deux femmes se renvoyaient la balle d’un respect absolu. Sa voix avait la sobre dĂ©licatesse de celle qui n’a rien Ă  prouver, juste Ă  tĂ©moigner de son engagement pour la sincĂ©ritĂ©, sa conviction que par la mise Ă  nue de son souffle le plus intime se rĂ©vèle l’authenticitĂ© d’une âme qui, bien avant de songer Ă  se dĂ©battre avec les mots ou la pensĂ©e, est avant tout reliĂ©e Ă  un cĹ“ur qui bat. Ne sachant malgrĂ© tout avec certitude si j’avais affaire Ă  une exaltĂ©e planant dans les nuages ou Ă  une grande dame dĂ©veloppant la sagesse d’ĂŞtre elle mĂŞme, soit l’incarnation d’une grande sensibilitĂ© poĂ©tique, tout en Ă©tant reliĂ©e au monde et Ă  l’autre, j’ai Ă©prouvĂ©, dès la fin de l’Ă©mission, le dĂ©sir de la voir et de l’entendre chanter, ce que l’internet permet de faire aujourd’hui. Je suis « tombĂ© » sur ce morceau qui ma littĂ©ralement mis en transe, comprenant que la deuxième hypothèse Ă©tait la bonne, et dont je n’ai pu encore me lasser…

L’art, ça sert Ă  quoi ?

Question d’importance, puisqu’elle est prĂ©sente dans l’inconscient collectif de notre sociĂ©tĂ© consumĂ©riste, laquelle se fait fort, vis Ă  vis du geste artistique, soit de lui attribuer une valeur marchande qui corresponde Ă  ses critères d’Ă©ligibilitĂ©, soit de l’ignorer avec le mĂ©pris accordĂ©e Ă  la chose inutile ne produisant aucun profit immĂ©diat.

Un ami, apprĂ©ciateur d’art, en particulier de musique et de littĂ©rature, m’as transmis ce beau texte d’olivier Rollin, que je me permets de reproduire ci-après, en me demandant si je serais d’accord pour dĂ©finir l’artiste comme un « crĂ©ateur d’intensitĂ© ». Comme nous Ă©changeons souvent tous deux sur le thème de l’art et de la crĂ©ation, je lui rĂ©ponds par ce texte (Ă  la suite du premier…) tentant d’exprimer mon sentiment sur le sujet :

« L’art est certainement (entre autres choses) une tentative pour exprimer l’intensitĂ©. Pour reproduire, Ă©terniser l’intense. L’intensitĂ© n’est pas notre fort, nous ne sommes pas des fabriques d’éclairs. Pour dire tout ce qui est basses tensions, de l’ordre de la durĂ©e, non de la crise, on a des tas de protocoles, de mĂ©moires, de procès verbaux : immenses archives de l’ennui, monotones modes d’emploi de la machine humaine. Mais la douleur, la sidĂ©ration amoureuse, la jouissance, il n’y a en effet que l’art pour tenter de dire ça. Pour reprendre des catĂ©gories barthĂ©siennes, l’art a partie liĂ©e avec la jouissance, c’est-Ă -dire “ ce qui met en Ă©tat de perte, ce qui dĂ©conforte ”. En termes batailliens, avec la dĂ©pense. L’art cherche le “ point d’ébullition ” par quoi la “ sauvage destinĂ©e humaine ” communique avec le cataclysme solaire, la dĂ©pense astrale. Le problème avec la littĂ©rature, c’est-Ă -dire l’art des mots, c’est que ces intensitĂ©s fulgurantes, justement, “ on n’a pas de mots ” pour les dire. Cela suscite et cela paralyse les mots, ça vous la coupe, comme on dit. C’est comme un cri suspendu dans un cauchemar, “ le Cri ” de Munch. Donc la littĂ©rature, me semble-t-il, est une tentative (toujours ratĂ©e, nĂ©cessairement) pour exprimer l’intense, et par exemple ça, en effet, la jouissance, ou avant la jouissance cette rĂ©vĂ©lation stupĂ©fiante du corps aimĂ©, “ qu’on n’oubliera jamais mĂŞme dans l’au-delĂ  de la mort ”, dit Jouve, ou avant mĂŞme la rĂ©vĂ©lation du corps, l’apparition d’un visage, “ un Ă©clair puis la nuit ”, la passante Baudelairienne, ou la grâce inouĂŻe d’un genou, d’une cheville, d’une taille. Ou encore le corps mort, et par exemple la mort du corps aimĂ©. Horreur, joie extrĂŞmes. Nos vies sont gouvernĂ©es par ça, sous l’empire de ces instants foudroyants. Un des plus hauts dĂ©fis que peut s’assigner l’écriture, oui, c’est d’essayer de rendre compte de cet empire. »  Olivier Rollin

Je trouve cette expression « crĂ©ateur d’intensitĂ© », très belle… Sans doute l’artiste, justement parce qu’il est considĂ©rĂ© par une grande partie de la sociĂ©tĂ© comme inutile, cherche (par l’affirmation de cette inutilitĂ© apparente) Ă  mettre en dĂ©faut celle-ci dans ce qu’elle a de laborieusement procĂ©durière, Ă  alerter ceux qui y serait encore sensible (ou qui pourrait le redevenir…) sur l’importance immense de ces moments sublimes ou un sentiment d’une grande profondeur vient Ă  faire chavirer le cĹ“ur de l’ĂŞtre humain. Profondeur certes (car il faut parfois creuser loin pour briser la gangue des protections illusoires, remettre en question ce besoin de sĂ©curitĂ© qui a pour objet de calmer la peur latente mais ne peut en rĂ©alitĂ© ĂŞtre assouvi), mais pas raretĂ©, car ces moments si intenses, dont parle Rollin, ne sont-ils pas prĂ©sents dans de multiples aspĂ©ritĂ©s offertes par le quotidien Ă  celui ou celle qui, encore une fois, sa sensibilitĂ© en exergue, se rend capable de voir, sentir, toucher… la beautĂ© infini du dĂ©tail (des tailles……)

PiĂ©gĂ© moi-mĂŞme par la difficultĂ© Ă  dire avec des mots, je me rends bien compte pourquoi j’ai, par nature intuitive, fait appel Ă  la musique pour exprimer l’indicible !
Il me semble que l’artiste cherche effectivement, mais confusĂ©ment, avec ses moyens du bord, les outils dont ils disposent, Ă  alerter du danger, Ă  pointer du doigt vers la direction opposĂ©e; il jette des bouteilles Ă  la mer…
Et c’est pour cela que je me sent en accord avec ce texte, que j’y rĂ©agi en Ă©criture presque automatique, sans trop structurer ma pensĂ©e, afin que l’Ă©lan du cĹ“ur reste prĂ©dominant dans ce que ces quelques mots peuvent chercher Ă  traduire. Ce qui est fou, et le texte de Rollin le dit bien, c’est que les mots, la littĂ©rature, la pensĂ©e, constituent une tentative superbe et incontournable, malgrĂ© tout, d’exprimer le sens de la vie !

La contribution de chacun, quel que soit son outil, artiste ou artisan, ne se rĂ©sume t’elle pas au fond Ă  un geste symbolique, une offrande Ă  la beautĂ© de la vie, un signe, une invitation pour quiconque s’en Ă©meut Ă  s’ouvrir, par effet miroir, Ă  sa propre intĂ©rioritĂ©, jusqu’Ă  dĂ©couvrir qu’il porte en lui-mĂŞme le but Ă  atteindre…

Vicente Amigo

Est un musicien que je ne connaissais pas il y a peu, n’Ă©tant pas un grand connaisseur de la tradition ni de l’actualitĂ© du flamenco. Ce morceau utilise peu les Ă©lĂ©ments marquants habituels de cette culture, ce qui lui donne un cotĂ© universel, d’autant qu’il emprunte (dans sa deuxième partie) des traits empruntĂ©s Ă  une autre culture (celtique cette fois-ci…) et que cela fonctionne Ă  merveille ! Il m’a profondĂ©ment touchĂ©, au point que je l’ai immĂ©diatement partagĂ© en le dĂ©crivant de cette façon Ă©logieuse mais sincère :

D’une extrĂŞme douceur naĂ®t pas Ă  pas un enchantement passionnel. Sans jamais se dĂ©partir d’un raffinement absolu, un crescendo Ă  la beautĂ© renversante !